Le 26 mai 2025
La Santé mentale a été érigée Grande cause nationale en 2025 par le gouvernement. Celle des dirigeant·e·s est un levier essentiel pour accompagner chaque structure dans son épanouissement social et économique. Entretien avec Sylvain Lhuissier, co-porteur du projet action-recherche Inspire aux côtés de Faustine Waeckel et Julien Duvivier.
Fondation Entreprendre : Les dirigeants des structures de l’ESS (associations, entreprises…) sont en première ligne, souvent au contact de publics vulnérables tout en adressant de grands défis de société. Cette responsabilité, conjuguée à des ressources souvent limitées, fait peser sur leurs épaules une pression intense. Pourquoi est-ce une nécessité de prendre soin de ces dirigeants ?
Sylvain Lhuissier : Il est toujours nécessaire de prendre soin de celles et ceux qui prennent soin. Sans quoi, ils s’usent, et perdent leur plaisir et leur capacité à agir. D’autres professions qui partagent cet enjeu (soignants, travailleurs sociaux…) ont d’ailleurs des dispositifs pour y répondre (analyse des pratiques, supervisions…)
Les dirigeant·e·s de l’ESS font clairement partie de ces métiers qui “portent beaucoup” : ils prennent soin de personnes et de systèmes vulnérables, ainsi que de leur collectif salarié ou bénévole…). Quand ils toquent à la porte d’Inspire, ils nous disent souvent : “j’ai l’impression de prendre soin de tout le monde, mais qui prend soin de moi ?”
Si on ne pense pas collectivement ce besoin, c’est la durabilité de l’engagement des individus et des organisations qu’on met en péril.
Fondation Entreprendre : Quels sont les leviers pour mieux les accompagner ?
Sylvain Lhuissier : La première étape est sans doute d’ouvrir des espaces de parole libre pour permettre aux dirigeant·e·s sortir des postures de représentation dans lesquelles ils se mettent parfois en dissonance avec leur état, ou avec leurs valeurs. L’entre-pair-es (à condition d’être un espace confidentiel, dénué de jeux d’acteurs et encadré) favorise ce pas de côté, car il leur permet de se rendre compte qu’ils sont nombreux à vivre cette astreinte et qu’il y a là quelque chose d’anormal et d’intenable.
Il est indispensable en parallèle d’oser regarder les mécanismes qui les mettent autant sous tension, et auxquels toutes les parties prenantes contribuent. Sans cette prise de conscience, l’injonction à prendre soin d’eux n’est qu’un paradoxe supplémentaire. Mieux accompagner les dirigeantes, c’est aussi faire un mouvement pour leur redonner de la marge de manœuvre, sortir des récits “héroïsants” qui laissent les entrepreneur·e·s soit dans l’illusion de la toute-puissance, soit dans l’effondrement de l’impuissance.
Fondation Entreprendre : A la Fondation Entreprendre, nous nous attachons à créer les conditions propices au développement d’un entrepreneuriat souhaitable, c’est-à-dire un entrepreneuriat à même de générer des impacts positifs sociaux et environnementaux pour notre société. Existerait-il un modèle d’entrepreneuriat souhaitable qui pourrait mieux prendre en compte les enjeux de santé mentale des dirigeants du secteur de l’ESS ?
Sylvain Lhuissier : Je ne sais pas s’il existe UN modèle souhaitable. La première thématique que l’on propose d’explorer avec Inspire est “le coût de la juste place pour les dirigeant-es de l’ESS”. Et si cette juste place est si coûteuse à tenir, c’est parce qu’elle est à la rencontre d’une organisation singulière par son histoire, son objet social, son modèle, son équipage et la trajectoire personnelle d’un dirigeant singulier par son histoire de vie, ses talents, ses façons de vivre le rôle.
Mais pour tenter de répondre à la question : tout nous encourage à regarder comment le dirigeant pourrait ne pas tout porter, comment cette fonction pourrait être moins solitaire. Les co-directions, le positionnement des conseils d’administration, la façon de vivre la relation avec les financeurs sont autant d’axes de réponse pour consolider le modèle
Et tout nous pousse à redonner la main et l’espace aux dirigeant·e·s pour répondre eux-mêmes à cette question. Si l’on desserre l’étau des injonctions intenables à la croissance et à la performance, ils ont clairement toutes les clés pour construire ces modèles, qui prendront non seulement mieux soin d’eux, mais aussi de tout le collectif et des parties prenantes.
A propos du projet action-recherche Inspire:
Inspire est une action-recherche sur la santé et les facteurs de fragilisation et consolidation des dirigeant·e·s de l’ESS. La démarche est co-portée par Faustine Waeckel, Julien Duvivier, Sylvain Lhuissier et deux incubateurs d’entreprises sociales : Ronalpia et Inter-Made.
Le projet vise à accompagner sur trois ans une cinquantaine de dirigeant·e·s dans le cadre de groupe d’entraide entre pair·e·s puis de restituer la parole recueillie et mise en perspective aux dirigeant·e·s de l’ESS et à ceux qui les accompagnent.
La première restitution aura lieu le 3 juin, sous forme de webinaire sur la thématique : « Dirigeant·e·s de l’ESS, le coût de la juste place ».
Plus d’info sur : www.actionrecherche-inspire.com
La Fondation Entreprendre soutient le projet Inspire dans le cadre de son Lab.