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GRAND ANGLE

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Le 21 novembre 2025

Antoine Vaccaro, fondateur et président du CerPhi (Centre d’Etude et de Recherche sur la Philanthropie), président de Force for Good et co-fondateur du Good Network partage son point de vue sur l’enjeu de la philanthropie et de la générosité en France actuellement, et pour les années à venir.

Antoine Vaccaro : Depuis plus de dix ans, nous faisons face à une succession de crises -financières, sécuritaires, sanitaires, géopolitiques, environnementales – qui fragilisent notre cohésion sociale. Les réponses à ces enjeux reposent sur trois acteurs : l’État, le marché et le tiers secteur. Ce dernier dépasse aujourd’hui le seul monde associatif et inclut l’Économie Sociale et Solidaire forte de plus de 100 milliards d’euros de ressources annuelles, dont environ 10 milliards pour la philanthropie. Dans ce contexte chaotique, le fonctionnement même du pays dépend largement de la mobilisation de ces structures, des fondations, des entreprises de l’ESS et des millions de bénévoles qu’elles fédèrent, à un moment où l’État-providence dispose de marges de manœuvre réduites par une dette abyssale.

Mais ce secteur est lui-même sous tension : arrêt brutal des financements d’US-AID, coupes sévères, par exemple : du FID (Fonds d’Innovation pour le Développement), de l’AFD (Agence Française pour le Développement) et d’autres bailleurs européens. Les organisations qu’ils soutenaient sont au bord d’une « falaise », car elles subissent des chutes brutales de financement, parfois de 30 % à 60 %. La philanthropie ne peut combler seule ces manques, mais elle peut constituer un sursaut décisif pour mobiliser toutes les énergies et tenter d’éviter l’effondrement de projets essentiels et vitaux.

Antoine Vaccaro : Le secteur de l’intérêt général traverse une période de fortes tensions, dont les premiers à subir les effets sont les bénéficiaires eux-mêmes. Les fonctions supports, comme dans toute organisation, risquent à leur tour d’être fragilisées. Le véritable enjeu tient désormais dans la capacité des associations à rebondir face à cette dégradation des financements. Parmi les leviers aujourd’hui mobilisables figure l’intervention, plus musclée qu’auparavant, des fondations et des fonds de dotation. Les fondations françaises sont parmi les plus redistributrices au monde, à l’inverse des fondations américaines, soumises à la seule exigence de distribuer chaque année au moins 5 % de leur dotation. Un second levier pourrait-être celui de la grande transmission des patrimoines des Baby-boomers (1946-1964), évaluée à 9 000 milliards d’euros pour les vingt prochaines années, dont 50 à 60 milliards pourraient être fléchés vers l’intérêt général. Ce mouvement pourrait devenir un puissant vecteur de redistribution collective.

Le secteur philanthropique demeure résilient, car il sait mobiliser des énergies phénoménales : par l’engagement de volontaires, de bénévoles et aussi de salariés qui constituent le socle vivant de son action.

Il continue de témoigner d’une véritable vitalité, portée par l’émergence constante de nouvelles initiatives associatives. Toutefois, les prochains mois et années laissent présager de difficultés accrues, touchant particulièrement les associations sportives, culturelles et plus largement, d’éducation populaire, car les collectivités locales, elles aussi très endettées, voient leurs capacités se réduire ralentissant en conséquence leur soutien.  

Je suis également administrateur d’une association dans le médico-social et je constate la difficulté croissante à recruter des professionnels. Le secteur est pris en étau entre l’exigence du service rendu à la population, soutenu par les financements publics et la philanthropie, et une activité devenue de plus en plus économique et concurrentielle. Plusieurs domaines autrefois strictement associatifs, maisons de retraite, EHPAD, crèches, sont désormais ouverts au marché, ce qui accentue la pression sur les structures à but non lucratif. Le modèle associatif, encore largement fondé sur le bénévolat à la fin des années 90, a dû faire face à l’essor des besoins sociaux et à l’élargissement des délégations de service public. Cette évolution a entraîné une professionnalisation rapide et un accroissement marqué des effectifs salariés, rapprochant progressivement ces structures d’un mode de fonctionnement quasi entrepreneurial.

Antoine Vaccaro : Jusqu’en 2006, le terme de philanthropie restait presque absent du vocabulaire de la générosité. Il faut attendre le don historique de 30 milliards de dollars de Warren Buffett à la Fondation Bill & Melinda Gates pour voir s’opérer un véritable renouveau : celui d’une philanthropie assumée, portée par de grandes fortunes décidées à doter durablement des fondations et à soutenir des projets d’intérêt général d’envergure.

Ce phénomène a été accompagné en France par la Loi Aillagon en 2003 (favorisant le don des particuliers et des entreprises pour des actions d’intérêt général) pour pousser la création de fondations. Francis Charhon, directeur général de la Fondation de France à la même époque a souligné que le 20ème siècle avait été celui des associations et le 21ème siècle, serait celui des fondations. En l’espace de dix ans, des centaines voire des milliers de fondations et de fonds de dotation ont vu le jour en France.

La philanthropie américaine a été pionnière dans la « philanthropie de confiance », illustrée notamment par l’approche de Scott Mackenzie aux États-Unis. Elle consiste à laisser aux organisations soutenues la liberté d’employer les fonds selon leurs besoins et leurs priorités réelles. En procédant ainsi, elle les affranchit de comptes rendus lourds, souvent inadaptés, qui consomment une énergie précieuse. Cette approche repose sur des outils de reporting ultralégers, capables de mesurer l’impact sans alourdir les procédures ni détourner les acteurs du terrain. De tels dispositifs existent désormais et permettent de rassurer les donateurs tout en préservant l’efficacité des projets ; ils gagneraient à être bien davantage diffusés.

La philanthropie en Europe continentale évolue aujourd’hui vers des pratiques plus proches du modèle anglo-américain, fondées sur l’idée qu’il importe de restituer au collectif une part de ce que l’on a reçu individuellement. Ce mouvement, qui accompagne la légitimation sociale de la grande philanthropie, s’inscrit dans une dynamique plus large d’engagement public, nourrie notamment par l’émergence d’une foule généreuse mobilisée en ligne. Les réseaux sociaux y jouent un rôle décisif, en offrant des modes d’activation massifs, rapides et décentralisés. L’exemple de Ze Event, capable de lever plus de 15 millions d’euros en un seul week-end, illustre parfaitement cette micro-philanthropie de la « fourmilière », devenue une alternative crédible aux formes traditionnelles de collecte.

L’enjeu le plus urgent aujourd’hui est celui de la vitalité démocratique. Le monde associatif, expression directe de la société civile, constitue l’un des contre-pouvoirs essentiels de notre système : par la diversité des causes qu’il porte et la multiplicité des questions qu’il fait émerger, il introduit dans le débat public des sujets qui n’atteignent pas toujours le filtre des médias ou des pouvoirs publics. Soutenir les associations est donc décisif. Elles sont, en quelque sorte, les chevaux-légers du corps social, capables d’ouvrir la voie, de détecter les besoins émergents et d’inspirer les politiques publiques.